Projets de ville — Publié le 11 mai 2016

Hommage de l'ARAU à Jacques Van der Biest

Ce 11 mai 2016, à la veille des obsèques de Jacques Van der Biest, l’Atelier de recherche et d’action urbaines (ARAU) dont il fut un des fondateurs souhaite rendre hommage à l’infatigable urbain qu’il fut et rappeler le rôle essentiel qu’il joua dans l’émergence d’une parole citoyenne dans la ville.

René Schoonbrodt exprime ici l’importance de la réflexion entamée sous l’impulsion de Jacques Van der Biest fin des années 60, l’esprit qui l’anima et qui demeure celui que poursuit inlassablement l’ARAU depuis sa création.

Jacques Van der Biest, le philosophe de la ville et l’engagement de l’ARAU

Hier et aujourd’hui, l’auréole de Jacques fut d’être l’ami des pauvres, des expulsés, des réfugiés. Qu’ils fussent seuls ou en groupe. Le jour et la nuit. Mais il avait plus en lui : il était l’ami de la philosophie classique, ce qui aura et a encore des conséquences sur l’avenir de la ville comme phénomène universel et, pourquoi pas à Bruxelles.

Dès le début des années 60 Jacques voit se dérouler deux processus « urbicides » : la pioche s’abat sur tous les quartiers et Bruxelles se dépeuple. Pour les uns, au centre ville des bureaux ; pour les autres, le bonheur est dans la nature. Pour l’opinion publique, pour les architectes, pour les élus, et les investisseurs : la ville est morte, vive la campagne. Idées fondées sur deux idéologies : la ville est perverse ; la sauver, c’est donner à chaque action un espace séparé (cette vision a un responsable : Le Corbusier).

Jacques est désemparé : il doute de la qualité de ce qui se met en place avec l’appui de tout le monde. Il fréquente un nouveau centre de recherches sur la ville, situé à Lyon. Là, des intellectuels chrétiens tentent de former un contre-projet.  Jacques ramène une thèse au nom étrange : La camaraderie prophétique.  Un essai de théologie de la ville – une réflexion sur la place de l’altérité dans la ville. Il aura comme compagnon des grands noms : Joseph Comblin, Harvey Cox, Jacques Ellul, Jean-Bernard Racine…

Au retour, Jacques veut agir. Il ne veut pas assister passif au spectacle de la chute.

Vers 1969, Jacques va chercher quelques personnes qui partagent les mêmes inquiétudes. Il trouve Louis Van Geyt – un économiste, président du Parti communiste, Roger Leblanc, un juriste fonctionnaire, Maurice Culot, architecte et urbaniste, Philippe De Keyser, avocat, Jean-Pierre Huon, fonctionnaire et moi-même, sociologue. Tous ensemble cherchent à répondre : que faire, comment, pour qui et avec qui ?

C’est dans ce contexte que naît l’ARAU.  Qui découvre vite qu’il faut agir sur des points précis et non dans l’abstrait ; et qu’il faut prendre la parole.

Facile à dire… Pour avoir quelque chose à dire, ne faut-il pas d’abord penser correctement ? C’est là précisément que Jacques interviendra tout au long des décennies futures, tant à l’ARAU qu’aux AAM, qu’à IEB et au BRAL…

En fait, on l’ignorait, Jacques était de culture classique : Platon et Aristote étaient ses maîtres. 

Platon enseigne avec clarté que la ville est née et vit de la complexité, de la concentration des diversités : dans les métiers, les statuts, les productions culturelles. Et cela dans le seul but légitime de bâtir le bonheur commun par la justice. Aristote lui insiste sur l'extraordinaire puissance que possèdent les hommes : la parole. La bête devient « animal politique », à savoir « capable de gérer la ville ». Euripide précisera : « dans la cité qui veut peut prendre la parole ou se taire ».

C'est ainsi que l’« animal politique » bâtira la  « maison commune » dans la liberté et l'égalité.

Cette philosophie habitait Jacques. Il nous la fit incarner dans l'action quotidienne pour que la ville puisse produire sa richesse parce qu'elle est cité démocratique. Car en retour, le débat au sein de la cité produira la complexité de la vie urbaine face à l'accaparement immobilier et l'expulsion des autres.

Cette politique urbaine, Jacques la rappela dans des centaines d’interventions qu’il fit partout.

Aujourd’hui, notre question est : « Mort, où est ta victoire ? »

Certes, maintenant « ...tu dis adieu à la Ville qui te quitte, tu dis adieu à Bruxelles qui s'en va ».

Mais nous disons à la mort : « tu n'auras pas la victoire ».

Les luttes des habitants pour la parole dans la ville, et pour la ville, continueront.

Ainsi la ville deviendra ce lieu « où tout ensemble se tient ».

René Schoonbrodt