Dans les quartiers denses, la Bruxellisation n’est pas que du passé ! - épisode 3

Dans les quartiers denses, la Bruxellisation n’est pas que du passé ! - épisode 3

Ce jeudi 16 septembre aura lieu la réunion de la Commission de Concertation relative à un projet de démolition d’une maison néoclassique, chaussée de Haecht à Schaerbeek, qui devra laisser place à un immeuble de deux appartements avec commerce au rez-de-chaussée. L’ARAU soutient bien évidemment le combat contre les logements insalubres et la création de logements décents : toutefois, pour agir en ce sens, la rénovation doit devenir la règle, et la démolition-reconstruction, rester l’exception !

Le non-sens écologique ce cette opération s’accompagne en outre d’une aberration patrimoniale : comme ailleurs, le patrimoine néoclassique est toujours et encore menacé. Le bâtiment actuel, localisé au n°115 de la chaussée de Haecht, à l’angle de la rue de Beughem, présente encore un grand nombre des caractéristiques propres à une maison néoclassique du milieu du 19e siècle. Elle s’intègre ainsi particulièrement bien à son environnement, à savoir celui de la chaussée de Haecht, et participe d’un effet d’ensemble en répondant à deux des trois autres bâtiments qui encadrent le carrefour formé par la chaussée de Haecht et les rues de Beughem et Van Dyck. Bien que la note explicative relative au projet affirme qu’”aucun élément patrimonial n’est présent sur le bâtiment”, on peut tout de même affirmer que le bâtiment, lui-même, et le contexte auquel il participe, font partie intégrante du patrimoine !

La chaussée de Haecht est l’une des plus anciennes artères de la Région mais aussi de Schaerbeek. A l’instar d’autres chaussées historiques, elle doit être considéré comme la colonne vertébrale de la croissance urbaine des communes de Schaerbeek et de Saint-Josse-ten-Noode. Elle se bâtit principalement au cours du 19e siècle : cette période coïncide avec l’essor du néoclassicisme. Né du rejet des excès de l’architecture baroque et nourri par les découvertes archéologiques (qui suscitent un nouvel intérêt pour l’Antiquité), ce mouvement s’impose d’abord dans le Pentagone, à partir du milieu du 18e siècle, avant de s’étendre aux faubourgs de Bruxelles. A l’heure actuelle, c’est l’un des styles les plus représentés dans les communes de première couronne, et notamment à Schaerbeek.

La chaussée de Haecht compte encore de nombreuses enfilades de bâtiments représentatifs de ce style, qui témoignent de l’ancienneté de l’axe et contribuant ainsi au caractère relativement homogène de cette artère. Ce que reconnait d’ailleurs la note explicative relative au projet :

 

Un relevé détaillé des caractéristiques du bâti du périmètre permet de mettre en évidence une remarquable homogénéité des styles architecturaux, avec une très forte prédominance de bâtie [sic] néoclassique.

Plus globalement, c’est tout le sud-ouest de la commune de Schaerbeek (limité par la ligne ferroviaire 161) qui, par la prédominance du style néoclassique, présente un paysage urbain relativement homogène. Mais ce paysage est fragile : depuis la seconde moitié du 20e siècle, de nombreuses opérations de démolition-reconstruction sont déjà venues interrompre la cohérence de ces enfilades. La démolition du n°115 ne ferait qu’accentuer ce mouvement dévastateur, que  la note explicative cherche à le faire oublier, par un semblant de reconnaissance patrimoniale. L’intégration du style néoclassique aurait participé à la conception du projet de démolition :

 

La façade que propose le projet est une inspiration du style néoclassique avec une répétition de fenêtres verticales, en lien avec la situation existante, l’utilisation d’enduit ainsi que l’utilisation de la pierre bleue […] Le projet a veillé à une intégration architecturale de par son respect pour l’influence néo-classique présente dans la rue.

Le n°115 chaussée de Haecht, à l’heure actuelle, et le projet d’immeuble qui devrait le remplacer.

A l’heure actuelle, le carrefour formé par la chaussée de Haecht et les rues Van Dyck et de Beughem présente encore un caractère relativement homogène, malgré le remplacement du bâtiment sud-est par un immeuble moderniste. Les trois autres bâtiments, dont le n°115 de la chaussée de Haecht, présentent les mêmes caractéristiques (gabarits, nombre de travées, etc.) et participent ainsi d’un effet d’ensemble et assure au carrefour une certaine harmonie.

Le néoclassicisme ne se limite pas à des considérations architecturales : c’est aussi une nouvelle manière de concevoir et d’aménager la ville. Une attention particulière est entre autres accordée aux carrefours, en soignant par exemple la symétrie des bâtiments qui les entourent, ce qui permet de créer un effet de « mise en scène » et de monumentalisation de l’espace et des édifices. Le carrefour formé par la chaussée de Haecht et les rues Van Dyck et de Beughem témoigne de cette tendance : malgré le remplacement du bâtiment sud-est par un immeuble moderniste, les trois autres bâtiments, dont le n°115 de la chaussée de Haecht, présentent les mêmes caractéristiques (gabarit, nombre de travées, etc.) et participent ainsi d’un effet d’ensemble qui assure au carrefour une certaine harmonie. Démolir le 115 ne ferait qu’affaiblir cet effet et dénaturer un carrefour néoclassique caractéristique du milieu du 19e siècle et, contrairement à ce qu’affirme le demandeur, ne s’intégrerait pas “au contexte et aux voisins”.

Au carrefour entre la chaussée de Haecht et la rue de Beughem, le n°115 et son vis à vis se répondent en termes architecturaux.

L’omniprésence de ce style néoclassique dans certaines communes a contribué à sa banalisation, et donc au manque de protection de ce patrimoine face aux développements immobiliers. Dans une précédente analyse, l’ARAU dénonçait d’ailleurs

 

le mépris dont font preuve ceux-ci vis-à-vis du patrimoine des communes du croissant pauvre, lorsqu’ils y proposent des projets. Hors du Pentagone, et encore plus dans des quartiers où la population est moins outillée pour s’opposer aux projets qui menacent ce patrimoine, les promoteurs imaginent sans doute que les projets de démolition rencontreront moins d’oppositions et que ceux-ci sont plus “acceptables”. Un manque de scrupules qui doit être combattu par la Région.

Enfin, et comme dans de nombreux autres cas, le promoteur justifie la nécessité de démolir la maison par l’impossibilité de “mettre le logement aux normes” et de “répondre aux besoins de nos jours”. Le dossier de demande de permis ne contient toutefois aucune note, chiffre, analyse ou rapport permettant de justifier ce choix : seules quelques lignes traitent de la difficulté de réisoler le bâtiment. Un manque de transparence que l’on retrouve dans la plupart des autres projets de démolition-reconstruction et qui, dans une optique démocratique et urbanistique, doit être combattu par la Région.

Les opérations de démolition-reconstruction ont des impacts importants sur l’environnement : grands volumes de déchets générés lors de la phase de démolition, utilisation de matières premières non renouvelables et émissions conséquentes de gaz à effet de serre pour la production, l’acheminement et la mise en œuvre des matériaux neufs. La Région doit se doter d’un outil de calcul du bilan environnemental/énergétique  et l’utiliser systématiquement dès qu’une demande de permis concerne une opération de démolition-reconstruction. Le demandeur doit, dès le premier contact avec l’administration, être mis au courant de la volonté des autorités d’éviter les opérations de démolition pure et simple.

Dans les quartiers denses, la Bruxellisation n’est pas que du passé. Les projets comme ceux-ci sont encore légion et, par leur faible ampleur, passent inaperçus. Leurs effets n’en sont pas moins dévastateurs pour le patrimoine néoclassique bruxellois, fragilisé par sa banalisation. La Région ne peut se faire complice de ce mouvement et doit refuser de délivrer un permis à un tel projet. A cet égard, l’ARAU rappelle une fois de plus les propos de Betty Waknine, directrice de l’administration régionale de l’urbanisme, qui, dans une interview donnée au magazine Trends Tendances, affirmait en mars dernier que

 

Trop de bâtiments ont été démolis un peu trop rapidement par le passé, par facilité. Il est désormais important de se poser davantage la question de la rénovation […] Quant aux petits projets, nous encourageons encore plus les rénovations.

Même pour les petits projets, la rénovation doit donc toujours être envisagée comme premier choix, et les démolitions-reconstructions devenir l’exception, tant pour des enjeux écologiques que patrimoniaux. Toutes les communes bruxelloises méritent de voir conservé, entretenu et mis en valeur leur bâti historique.

Plus généralement, l’ARAU demande qu’une attention particulière soit apportée à ces chaussées historiques, et notamment à celle de Haecht : congestion automobile, baisse de l’activité commerciale et manque d’entretien de ces artères ont causé leur dépréciation, la fuite de certains habitants et la taudification du bâti qui les bordent. Les chaussées présentent pourtant un important potentiel en termes d’urbanité, par leur ancienneté, leur rôle structurant et leur potentiel en termes de support de la mixité et des usages urbains. Il est temps d’agir pour améliorer la qualité de vie le long de ces axes : cela passe notamment par la diminution de la pression automobile sur ceux-ci, que par la restauration de leur bâti historique.