Friche Josaphat : une réserve naturelle et démocratique pour Bruxelles

Friche Josaphat : une réserve naturelle et démocratique pour Bruxelles

Vision et propositions de l’ARAU pour une redéfinition collective et débattue de l’avenir du site, qui s’articule autour d’un usage social conciliant enjeux d’habitabilité et de biodiversité

Face à l’importance de la mobilisation citoyenne et des débats que l’avenir de la friche Josaphat suscite depuis des mois, une première revendication s’impose : la « simple » proposition d’un projet amendé développé à partir de la première mouture du Plan d’Aménagement Directeur (PAD) ne répond pas à l’ampleur des interpellations des habitants et du milieu associatif questionnant, en premier lieu, la légitimité et le mode d’élaboration de ce nouveau projet.

L’ARAU, défenseur historique de la construction de logements sociaux… et du cadre de vie des Bruxellois, plaide pour le dépassement des oppositions contreproductives entre la nécessaire prise en compte de l’importance de la biodiversité en ville d’une part, et le développement de logements accessibles, tout autant indispensable à Bruxelles, d’autre part. Une « réserve foncière » publique exceptionnelle comme la friche Josaphat ne saurait uniquement recouvrir des objectifs de promotion immobilière : le foncier est « valorisable » de bien d’autres manières, porteuses de de qualité de vie pour les habitants. Ce sont des fonctions dites « faibles » (entendre qui n’ont pas ou peu d’intérêt financier aux yeux du marché) qui doivent y trouver leur place : espaces verts, équipements publics, logements sociaux, activités productives.

La Région doit s’appuyer sur les visions du milieu associatif et les initiatives citoyennes plutôt que de capitaliser sur un modèle de « développement urbain » en décrochage avec les aspirations des habitants. Il est temps d’adopter une nouvelle méthode et de ne pas craindre un débat public sur un tout nouveau projet. C’est en espérant contribuer à ce futur projet que l’ARAU développe les propositions suivantes.

1. Redessiner le projet avec les habitants et organiser un débat public en amont des nouveaux plans : un impératif démocratique

La Région doit capitaliser sur les initiatives développées par les citoyens et les associations. Il est indispensable de revoir la méthode de conception du projet, avec ou sans PAD. Il faut, en premier lieu, mutualiser et valoriser le travail et les connaissances des citoyens mobilisés et aborder les diverses revendications pour ce site comme une opportunité d’amélioration du projet. Non pas à partir de plans prédéfinis mais en se basant sur le caractère indéterminé du site. Il est de ce fait utile d’appréhender le temps d’« abandon » de la friche et de la période de « vacance » comme une étape stimulante pour développer un nouveau projet, comme autant d’opportunités de réflexions collectives et d’approfondissement des connaissances. L’objectif est de viser une « friche partagée » avec ouverture et accessibilité régulière (si ce n’est constante) du site dans cette période de non-détermination.

2. Reconnaître et valoriser un usage social de la réserve naturelle et stimuler la participation des habitants dans la construction d’un espace vert accessible à tous les Bruxellois

La friche Josaphat peut être (et est déjà) un lieu où développer une conscientisation sur les enjeux de biodiversité, à travers un encadrement tant professionnel qu’engagé. L’ARAU propose Bruxelles environnement comme gestionnaire du site, dès à présent, pour l’organiser. Le site Josaphat est unique en son genre à Bruxelles : il est bien différent des « parcs classiques » qu’on peut retrouver dans beaucoup de quartiers. C’est pourquoi il a un intérêt régional. A une échelle plus locale, il existe des besoins non rencontrés en espaces verts accessibles au public, le site Josaphat doit aussi y répondre.

3. L’offre de transports en commun, moteur de l’accessibilité

Il faut éviter un scénario à la Tour et Taxis où, faute de desserte suffisante en transports en commun (on attend toujours le fameux tram !), les promoteurs ont créé toute une série de parkings « provisoires » qui encouragent la mobilité automobile.

La Région et le fédéral, pour ce qui concerne la SNCB, doivent dès aujourd’hui s’engager à réaliser dans les plus brefs délais les aménagements nécessaires pour améliorer la desserte en transports en commun. Certaines liaisons vers la gare d’Evere existent déjà, via l’offre de la SNCB, depuis des « pôles » importants, comme par exemple les universités (ULB et VUB), et le quartier européen, ou encore les quartiers denses autour de Meiser. Il s’agit de faire mieux connaître cette offre et de mieux connecter la gare d’Evere au reste du site Josaphat.

4. Des logements 100% publics dont une majorité de sociaux sur la zone constructible à redéfinir

Comme l’ARAU l’a maintes fois répété, il n’est pas admissible que des terrains publics n’accueillent pas 100% de logements publics ! Sur ce point, l’avis du Conseil Consultatif du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale, rendu le 25 novembre, est très clair : “compte-tenu que le foncier faisant l’objet du plan d’aménagement directeur appartient aux pouvoirs publics, et compte tenu de la profonde crise du logement accessible à Bruxelles, reconnue par l’ensemble des acteurs en ce compris le Gouvernement par son Plan d’Urgence pour le logement, le Conseil à l’unanimité moins deux voix (SNPC/VE et Architectes) demande que les logements développés dans le cadre de ce PAD soient à 100% des logements publics.” Et, concernant la « ventilation » : “le Conseil demande qu’une majorité des logements développés sur le site soient des logements sociaux locatifs”.

L’ARAU souscrit pleinement à ces deux recommandations.

Pour développer le logement, la construction d’îlots fermés doit être privilégiée (pas de tour !) pour améliorer la qualité et le cadre de vie des futurs habitants : favoriser, sur la future partie à urbaniser du site (côté est), une trame urbaine articulée autour de rues et d’îlots. Cette articulation classique mais efficace en termes de lisibilité et de qualité des espaces publics participera aussi au réseau écologique (création d’îlots de verdure et de petits écosystèmes).

5. Se concentrer et débattre sur la destination, la place et le rôle des activités productives

Le maintien d’activités productives sur le site (partie est) doit être accompagné pour que celles-ci prennent une forme plus urbaine, qu’elles soient pourvoyeuses d’emplois pour les Bruxellois (il faudra être particulièrement attentif à la densité d’emploi) et dans des secteurs d’activité en lien avec la ville : ateliers, petits entrepôts, etc.

On peut tout à fait imaginer une mixité de fonctions dans un même immeuble/sur une même parcelle entre logements et activités productives, pour autant que ces dernières ne génèrent pas trop de nuisances.

Conclusion : la Région doit voir dans la friche une ressource pour l’avenir du cadre de vie des Bruxellois et pour la démocratie urbaine… et abandonner le projet actuel

La friche Josaphat devrait constituer, aux yeux des autorités bruxelloises, une précieuse ressource pour améliorer la qualité de l’environnement urbain de leur Région, sur base d’un mouvement citoyen fort, à reconnaître. Le nouveau projet qui sera élaboré devra tirer parti de la vitalité démocratique qui se manifeste autour de la friche Josaphat, un terreau bien plus fertile que celui sur lequel a poussé le projet de PAD actuel. La ville-région qu’est Bruxelles a la capacité (et le devoir) d’offrir un environnement de qualité et des logements décents à tous ses habitants : ces deux priorités ne sont pas inconciliables, au contraire… mais elles nécessitent de prendre du recul pour, ici, reconnecter le projet avec les enjeux contemporains, en intégrant la mobilisation citoyenne.

L’ARAU a toujours défendu (et continue de défendre) la production de logements abordables, en particulier sociaux. Le quartier de la friche Josaphat doit en accueillir, cela ne fait pas de doute. Mais cette production ne doit pas se faire en condamnant un grand espace naturel et en tirant aussi peu profit des initiatives citoyennes et associatives. Bien d’autres outils existent pour compléter l’offre publique et socialiser l’accès au logement, sans passer par la suppression d’une réserve naturelle : l’ARAU se réfère par exemple aux récentes annonces concernant la socialisation du parc de logements publics, une mesure qui pourrait viser directement 5.000 ménages…  Cette politique sociale, que l’ARAU salue, mérite (au moins) la même ténacité que celle dont fait aujourd’hui preuve le gouvernement pour asseoir les PAD. Sans oublier – l’ARAU insiste – l’indispensable responsabilité des communes qui ont un rôle important à jouer pour répondre au besoin en logements sociaux.

Il s’avère donc plus que nécessaire qu’un nouveau projet soit élaboré en tenant à la fois compte des enjeux environnementaux et des enjeux sociaux. On attend de nos représentants politiques qu’ils cessent de mettre en concurrence entre elles les fonctions dites « faibles » (espaces verts vs logements sociaux dans le cas de Josaphat) et qu’ils n’entretiennent plus ce conflit contre-productif pour l’avenir de la ville.