Avenue Louis Bertrand, la Commission de Concertation entretient un faux conflit entre défenseurs du patrimoine et de la mobilité active

Avenue Louis Bertrand, la Commission de Concertation entretient un faux conflit entre défenseurs du patrimoine et de la mobilité active

Ce 8 juillet, la Commission de Concertation a rendu un avis favorable unanime (sous conditions) sur le projet de réaménagement de l’avenue Louis Bertrand, à Schaerbeek, et ce malgré de nombreuses protestations exprimées pendant la durée de l’enquête publique et pendant la réunion du 24 juin dernier. Force est de constater que, si une grande partie des problèmes identifiés par l’ARAU dans son analyse sont soulevés dans les considérants de l’avis, ils ne sont pas repris dans les conditions !

Mobilité active 0 – automobile 1

La Commission de Concertation ne remet pas en cause la prédominance de la voiture dans le projet, dénoncée par l’ARAU et par d’autres associations : la largeur des voiries reste inchangée et, mis à part 8 emplacements de parkings supprimés sur le parvis Saint-Servais, les quatre bandes de stationnement de l’avenue sont intégralement maintenues. La surface de la chaussée carrossable, quant à elle, reste inchangée. Une aberration lorsqu’on constate le peu d’améliorations destinées aux modes actifs : les trottoirs latéraux conservent les mêmes dimensions, et ceux de la berme centrale gagnent à peine 10 centimètres… au détriment des surfaces verdurisées !

Plan en coupe de l’avenue Louis Bertrand après travaux (source : Plan de coupe – documents relatifs au projet).

L’avis de la Commission de Concertation reconnait d’ailleurs cet état de fait :

 

Considérant en effet qu’il ne soit pas justifié de réduire sensiblement la largeur plantée de la berme centrale sans revoir prioritairement celle des chaussées carrossables restant inchangées par le projet ; considérant que ces largeurs de chaussée (2 x 4,95m) ne sont pas justifiées pour des raisons de circulation à sens unique en zone 30 et qu’il y a dès lors lieu de les réduire au profit de l’élargissement de la berme centrale plantée et des trottoirs latéraux ; […] Considérant que le projet doit dès lors prioriser la réduction des chaussées carrossables – estimées actuellement trop larges – à la réduction des surfaces perméables et verdoyantes en milieu urbain.

… mais elle n’en fait rien ! Niveau partage de l’espace public, il y a encore du chemin à faire pour mettre fin à la prédominance automobile. Par ailleurs, la proposition de l’ARAU et d’autres associations, à savoir supprimer le stationnement le long de la berme centrale pour augmenter, d’une part, les surfaces dédiés aux modes actifs et, d’autre part, les surfaces verdurisées, est d’emblée rejetée. L’avis de la Commission de Concertation souligne pourtant que la suppression du stationnement permet « plus de cohérence dans la lisibilité de l’espace public et permet de tendre vers des quartiers urbains plus apaisées [sic] » et « un gain prioritaire de sécurité et d’accessibilité pour un plus grand nombre d’usagers, et singulièrement, pour une amélioration des qualités esthétiques d’une artère reconnue au niveau patrimonial ».

Situation actuelle de l’avenue Louis Bertrand, côté nord : deux bandes de stationnement, une importante largeur de voirie et une piste cyclable marquée.

Une lecture erronée de l’arrêté de classement de l’avenue

A cette proposition d’un rééquilibrage de l’espace public en faveur des modes actifs, la Commission considère que

 

placer des pistes cyclables séparées du côté de la berme centrale et permettant la circulation de 3 cyclistes de front, ne permet pas de garantir le caractère patrimonial de cette voirie classée par arrêté du Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale, fixant certains jalons en matière d’aménagement

Ces propos témoignent d’une lecture erronée de l’arrêté de classement de l’avenue Louis Bertrand, qui stipule pourtant clairement que

 

Art. 2 – […] Le classement de ce site vise prioritairement à préserver les éléments constitutifs de qualité et de conception paysagères suivants :
– Les pelouses centrales
– Les alignements d’arbres, et ;
– Les perspectives globales et la symétrie de l’avenue.

 

Art. 4 – Sous réserve des conditions prévues à l’article 2 du présent arrêté, le classement du site décrit dans l’article 1er n’empêche en aucune manière la possibilité de modifications comme :
1 – le rétrécissement ou la suppression des voiries en asphalte et l’élargissement des trottoirs.
2 – l’aménagement ou l’intégration des pistes cyclables séparées.
3 – la suppression des places de stationnement d’un ou de chaque côté des voiries.
[…]

Ainsi, pour autant que soient préservées les perspectives de l’avenue, ses pelouses et les alignements d’arbres, l’arrêté de classement de l’avenue Louis Bertrand ne s’oppose nullement à la suppression de bandes de stationnement, à l’élargissement des trottoirs ou à l’intégration de pistes cyclables. Patrimoine et mobilité active ne sont donc pas incompatibles, l’ARAU ne le répétera jamais assez ! L’argument patrimonial est ici instrumentalisé – à mauvais escient, et de manière incorrecte – pour justifier le maintien de la prédominance automobile et le refus d’augmenter les cheminements pour modes actifs. Défenseurs du patrimoine et organisations pro-mobilité active se retrouvent ainsi artificiellement opposés, sur base d’un raisonnement fallacieux !

En d’autres termes, ce n’est pas le classement de l’artère qui empêche la suppression du stationnement, la réduction de la largeur des voiries ou encore la mise en place de cheminements piétons ou de pistes cyclables, mais plutôt le manque d’ambition de la commune qui craint de s’attaquer à la sacro-sainte déesse automobile et à sa présence en ville. Et les propositions formulées dans l’avis de la Commission de Concertation (rues cyclables / pistes cyclables séparées côté bâti) ne sont que de fausses solutions qui ne remettent pas en cause l’emprise de l’automobile sur l’artère.

L’argument patrimonial, mais seulement « à la carte »

L’argument patrimonial est donc utilisé pour maintenir le statu quo sur la présence automobile ; il passe toutefois au second plan lorsqu’est abordée la question des pavés des rues Hancart et François De Greef. Comme indiqué dans notre analyse précédente, les rues Hancart et François De Greef forment l’écrin d’un joyau de l’architecture néogothique, d’ailleurs récemment restauré : l’église Saint-Servais. Le revêtement pavé de ces deux rues met en valeur l’édifice et participe au caractère du quartier, à son cachet, à ses ambiances. Cet aspect semble toutefois préoccuper la Commission de Concertation qui propose de récupérer les pavés pour les zones de stationnement de ces deux rues, afin de « conserver au possible l’identité du quartier par la sauvegarde des matériaux en pierre naturelle ». Quel cynisme !

Les pavés de la rue Hancart, qui longe l’église Saint-Servais, ne sont pas considérés comme dignes de conservation. Ils participent pourtant indéniablement à l’esthétique du quartier et à la mise en valeur de l’édifice.

Même dans un contexte patrimonial remarquable et en zone 30, les pavés, ressource durable indéniable pour une politique de la ville responsable, sont donc menacés de disparition. À quand un bilan carbone des projets de réaménagement d’espaces publics ? A quand la reconnaissance de ce patrimoine minéral ?

L’avenue Louis Bertrand mérite mieux !

En conclusion, on peut réellement parler d’un flop : pas de remise en question de l’abattage de 108 platanes en bonne santé ni de la diminution des surfaces verdurisées de la berme centrale ; pas d’amélioration en vue pour la mobilité active (excepté de fausses solutions : rue cyclable, etc.) ; pas de remise en cause de la prédominance automobile sur l’artère ; pas d’opposition à l’asphaltage des rues Hancart et François De Greef. En prime, l’entretien d’un conflit artificiel entre défenseurs du patrimoine et mobilité active, sur base d’une lecture erronée de l’arrêté de classement de l’avenue Louis Bertrand.

La commune de Schaerbeek rate ici l’occasion de concevoir un projet qui prouverait que le patrimoine et les exigences liées à la mobilité active ne sont pas incompatibles. Mais pour parvenir à cela, la condition est de revoir totalement le partage de l’espace public de l’avenue, pour réduire la place dévolue à la voiture (largeur de voirie + stationnement), afin de faire droit à d’autres usages et fonctions. La lecture des considérants de l’avis montre que la Commission de Concertation en a conscience ; celle des conditions prouve une fois de plus qu’entre les paroles et les actes, il y a un fossé de taille. La Région ne peut pas délivrer un permis pour un projet contraire aux objectifs environnementaux et de mobilité qu’elle promeut : elle a le devoir de contraindre la commune de Schaerbeek à revoir sa copie.